Accident de moto : quand les récits se surperposent
Je vais partager ici une expérience directe issue d’un grave accident de moto que j’ai subi. Il a eu lieu le mercredi 2 juillet 2025 à 20h30 alors que je sillonnais les petites routes du Luberon, quelques minutes avant de regagner mon domicile. J’écris ces lignes depuis le centre de rééducation où, une marche après l’autre, je remonte le long escalier de la guérison.
J’avoue avoir hésité à rédiger cet article. Cet épisode reste intime, douloureux et récent. Je me sens vulnérable et mon corps souffre.
Mais j’aurai atteint mon objectif si ce partage nous ouvre à des réflexions dont nous n’avons pas forcément l’habitude. D’abord sur les champs narratifs : tu vas voir que deux histoires différentes se superposent sans pour autant se contredire. Quels plans de réalité éclairent-ils ? Ensuite, sur la nature même de mon expérience, car j’ai eu le pressentiment, très fort, que cet accident allait arriver.
Premier récit : le monde causal
Je commence par le récit des faits. Ils constitueront le premier plan narratif, fondé sur une vision causale du monde où les événements s’enchaînent de façon linéaire, séquencés sur une ligne de temps composée d’un passé, d’un présent et d’un futur. Ce type de récit met également en action un système de valeurs comme la responsabilité et la culpabilité.
Ce soir-là, par une belle et chaude soirée d’été, je roule en moto – une BMW 1250 GSA – sur cette jolie route de campagne vers le petit village où j’habite dans le Luberon.

À 300-400m devant moi au bout du virage, apparaît une voiture blanche lancée à folle allure, probablement à plus de 120km/h. Soudain, elle se met à zigzaguer de droite à gauche, avec des amplitudes de plus en plus grandes. Le conducteur vient de perdre tout seul le contrôle de son bolide. À grands coups de volants, il tente désespérément de rester sur la route, frôlant arbres, talus et fossés. Chaque évitement amplifie ses zigzags qui couvrent toute la largeur du bitume. Le véhicule se rapproche très vite, j’ai largement le temps de freiner et de descendre à 15-20 km/h, mais je n’ai aucune autre option. Va-t-il m’éviter ? Une dernière embardée, un choc épouvantable. Je vole au-dessus de la voiture et m’écrase violemment quelques mètres plus loin. La moto valdingue dans l’autre sens. Le bolide termine sa course contre le talus.
Éclaté sur le sol, je reste conscient, envahi par une très intense douleur. Heureusement des voitures me suivaient, les témoins appellent aussitôt les secours. La suite, tu la connais : pompiers, urgentistes, gendarmes, hôpital, morphine, scanners… Quant au conducteur, ivre mort, il agresse les gendarmes. Ils doivent s’y mettre à plusieurs pour le maîtriser, le menotter, l’emmener en garde à vue puis en cellule de dégrisement. Je te passe d’autres détails saugrenus concernant son comportement, rapportés plus tard par les témoins.
Je sors vivant et entier de cet accident par un pur miracle. J’ai de sévères blessures aux jambes qui m’ont valu neuf jours d’hôpital, suivis de mois de rééducation, d’abord en centre, puis plus tard à domicile.
Un banal accident de la route donc, un de plus, causé par un individu imbibé d’alcool. En soi, cet événement se noie dans la masse de milliers d’autres.
L’institution judiciaire va bien sûr examiner les faits au pénal, les juger, et rendre une condamnation qui comprendra une peine pour le chauffard, ainsi que des dommages et intérêts à mon endroit. La défense essayera de trouver des circonstances atténuantes au conducteur, mais le récit restera fondamentalement le même, sans l’ombre d’une ambiguïté : un délit, une victime (moi) et un responsable (le conducteur). Il s’inscrira dans une séquence de causes et d’effets, sur une ligne de temps mesurable et mesurée.
Second récit : le monde a-causal
Je vais maintenant passer sur un autre plan et partager un autre récit. Ce dernier a certes des implications dans la réalité causale telle que nous la partageons collectivement, mais il se déroule sans conteste dans une dimension plus vaste que nos structures cognitives et narratives ont du mal à appréhender.
Quarante minutes avant l’accident, alors que je m’approche de ma moto pour rentrer chez moi, un pressentiment brutal me saisit. Les motard·e·s, comme toustes celleux qui s’adonnent à des sports extrêmes, connaissent ces éclairs de lucidité où l’on sent que le pire peut surgir à tout moment. Mais cette fois, l’intuition a une densité qui me prend aux tripes, comme si un destin déjà scellé allait se dérouler.
Elle me dit que je ne vais pas rentrer chez moi ce soir.
Alors une fois la moto enfourchée, je conduis encore plus prudemment que d’habitude, en état d’hyper-vigilance. Je roule plus doucement, je tiens des distances plus grandes, j’y regarde à trois fois avant de dépasser…
Quarante kilomètres plus loin, en quittant l’autoroute, j’aperçois une fumée qui s’élève d’un champ. Un départ d’incendie provoqué par les chaleurs d’été ? Je décide de faire un détour pour vérifier. Je me demande si cette fumée n’a pas quelque chose à voir avec mon pressentiment. J’ai également conscience que j’altère le fil de ma course, que je rentrerai un peu plus tard chez moi.
Une fois sur place, je constate qu’il n’y a rien de grave. Pas d’incendie, juste une moissonneuse-batteuse qui soulève un gros nuage de poussière. Alors je reprends ma route, toujours sur mes gardes.
Dix minutes plus tard, sur cette jolie et étroite petite route du Luberon, je sens la tension retomber. Il ne reste plus que cinq kilomètres avant la maison. Ce mauvais pressentiment n’avait peut-être pas lieu d’exister.
L’accident survient à ce moment-là, ma vie bascule.
Réfléchissons à ce qui vient de se produire.
Mon pressentiment initial a modifié et organisé chacune de mes actions. La conduite hyper-vigilante, le petit détour “incendie”… chacun de ces choix – micro et macro – m’a conduit précisément au point d’impact, au mètre près et au dixième de seconde près. Un dixième de seconde plus tôt ou plus tard, un mètre cinquante plus avant ou plus loin, et la voiture ne me percutait pas. Elle aurait terminé dans le talus ou heurté un autre malheureux conducteur, mais pas moi.
Le pressentiment m’a conduit exactement au point d’espace-temps de l’impact. Au mètre près et au dixième de seconde près.
Voilà qui ouvre un tout autre narratif.
Dans cette réalité, dans la trame infinie des interactions de l’univers, avec ses effets d’émergence, de non-localité et ses possibles rétro-causalités, je participe autant à cet accident que le chauffard qui m’a percuté.
Ce récit se superpose au précédent, sans pour autant s’y opposer. Il le transcende et il l’inclut dans un espace de réalité plus vaste que celui, causal et linéaire, que nous partageons à travers nos grammaires et nos structures narratives collectives.
Œdipe à moto
Parfois on peut sentir confusément que quelque chose va nous arriver, et ça se produit : on tombe de son échelle, on se casse une jambe au ski, on glisse dans sa baignoire ou on traverse la rue au moment où il ne fallait pas. Mais dans chacun de ces cas, il s’agit d’actions auto-produites. Cela s’explique probablement par le fait que le psychisme a enregistré un déphasage entre l’intention et le corps ; il enregistre, de façon plus ou moins consciente, que quelque chose a de grandes chances d’arriver, et il semble vouloir en faire l’expérience. L’inconscient se charge alors du reste.
Auteur : Mark Godfrey
Dans mon cas, je ne génère pas l’accident. Pas d’acte manqué, pas de marche ratée, pas d’eau bouillante renversée sur les pieds, pas de conduite imprudente. L’événement naît de la rencontre de deux trajectoires apparemment indépendantes convergeant vers un point précis de l’espace-temps. Elles semblent n’exercer aucune influence l’une sur l’autre, mais qu’en savons-nous finalement ? On parle souvent du “mauvais endroit au mauvais moment” – la trajectoire d’une balle perdue, d’un rocher, la foudre frappant à l’instant exact. Mon pressentiment a organisé chacun de mes gestes, dicté mes choix, modifié mes vitesses et mes itinéraires, jusqu’à me conduire, avec une précision implacable, vers le point d’impact.
Cela évoque le mythe d’Œdipe. Pour éviter de tuer son père et d’épouser sa mère, il fuit sa ville. Mais chacune de ses actions, censées l’éloigner de ce destin, le précipitent vers lui. Il pense sortir du piège en quittant sa ville, mais il reste pris dans les mailles d’une dynamique invisible, plus vaste, qui se tisse à partir de ses propres choix. Tout ce qu’Œdipe tente pour éviter la prophétie provoque précisément sa réalisation.
Henri Moreau – Œdipe s’exilant à Thèbes (1892)
Ce récit montre combien nos décisions, même lucides et rationnelles, se prennent à l’intérieur d’un système inaccessible à la rationalité humaine. Lorsque la vérité se révèle – trop tard – elle n’offre ni délivrance ni rédemption. Elle transforme brutalement, comme la coquille d’une noix qu’on craquerait pour ouvrir vers un niveau de conscience plus vaste. L’accident se présente comme une force initiatrice.
Comme je le disais plus haut, cette expérience nous invite à dépasser les constructions collectives de causalité linéaire dans lesquelles les langues et les grammaires contemporaines nous enferment. Les langues pensent le monde pour nous, ne l’oublions pas.
La recherche en parapsychologie me semble un des terrains les plus fertiles pour explorer de tels phénomènes, et les intégrer dans notre compréhension du monde. Il nous faudra auparavant nous décrotter de ce matérialisme scientifique érigé en tant que dogme, sinon de religion.
Je me consacrerai donc ces prochains mois à ces questions, et je partagerai ici mes réflexions.
Quel sens a pour moi cet accident ?
On me demande souvent quel sens je donne à cet accident. Une question d’autant plus pertinente que je vis une vie de synchronicités, où je peux relier la plupart de ce qui m’arrive à une intention posée auparavant.
La plupart… pas tout.
A l’instant où j’écris ces lignes, aucun sens clair ne se dégage encore. Il émergera avec le temps, quand j’aurai suffisamment de chemin derrière moi pour jeter un regard dans le rétroviseur. Car oui, les récits se construisent dans nos rétroviseurs, dans notre implacable nécessité de relier les points de ce qui a déjà eu lieu. Le sens se construit avec son miroir narratif qui organise la réalité dans le psychisme. On ne peut pas faire autrement.
Mon accident prendra donc le sens que je lui donnerai, au fil des événements et des expériences qui en découleront. Ce sens et son récit associé continueront d’évoluer avec le temps.
J’en partagerai les fruits ici.
Reste bien sûr la question brûlante, la question à mille euros : par quel miracle ai-je survécu à cet accident ? Quel principe a décidé que j’allais rester en vie encore pour quelques temps ? Mon âme ? Dieu ? L’être profond ? Le Divin ? Je puis au moins affirmer une chose : la décision ne se prend ni dans l’un ni dans l’autre. Elle se prend ici et partout, en moi comme dans l’univers tout entier. La séparation que nous mettons entre la partie et le tout, entre l’individu et l’univers, n’a pour moi strictement aucun sens.
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